Thomas Maisonnasse

« Tout ce qui se voit sous le soleil »

Ce ne sont que des photos en noir et blanc.
Des images noir et blanc, en ombre et lumière, qui nous montrent des vues de forêts, plus précisément de feuillages. Le regard qu’on y porte, détaille, dans la limite des possibilités technique de l’appareil qui les a enregistré, leur disposition, leur contours, leur enchevêtrement et les différentes valeurs d’obscurité qu’ils prennent. C’est bien l’obscurité, plus exactement l’ombre, qui donne à ces images leur consistance.
Elle répondent même à une idée limite dans mon travail : tatouer son ombre.
Entre les doigts, sous les pieds, sur les avant-bras, une partie du ventre, de la tête, sous le nez, dans les orbites oculaires… partout où l’ombre se dépose sur le corps, la figer, la marquer.
C’est une idée limite, parce qu’elle est difficile à mettre en œuvre : effectivement mettre de l’encre sous la peau quand sur la peau on trouve une ombre est un acte irréversible. Et sur un plan symbolique, elle touche une  autre limite, celle de la représentation, plus précisément la représentation d’un corps sous la lumière. D’une certaine manière, figer l’ombre à même le corps revient à le dessiner en clair obscur. Mais dans le même temps en fixant l’ombre, on fixe le corps qui la porte : s’il bouge, les ombres vont suivre le mouvement et l’image ainsi formée se briser. Si la lumière se déplace, le résultat est le même. L’image résultant du dessin des ombres portées devient une camisole pour le corps qu’elle représente en même temps qu’elle le décrit et le désigne. On touche ici la limite, celle qui permet de relier une image à une identité et de la fixer à même le corps. C’est une image de mort. C’est une image d’un arrêt absolu, où le temps est suspendu, le mouvement des astres est arrêté. L’ombre a gagné.
Les feuillages, ces vues de nature, ne représentent, ni ne figurent métaphoriquement un corps humain, toute trace humaine est même absente de ces images. Ils offrent ceci qui est de ne pas pouvoir être dessiné jusque dans les moindres détails, or c’est ce que permet un appareil photographique : un enregistrement de ce qui se pose devant son objectif, or dessiner avec de l’ombre et de la lumière est une définition possible de la photographie.
Si je peux affirmer que ces images font suite à l’idée de tatouage de l’ombre, il faut dire que c’est aussi et surtout grâce à une manipulation des images. Prises en couleur, pour certaines sans idée préconçue, elles ont été retravaillé par ordinateur. La manipulation n’a pas été de supprimer les couleurs pour obtenir du noir et blanc. C’est comme si les parties sombres, dans l’ombre, de ces images avaient été détachées de l’image en couleur pour être déposée sur un fond blanc. C’est ce qui donne cet aspect particulier aux images : très contrasté et une sensation d’arrachement ou de dépôt. On a l’impression que ce qu’on voit n’est qu’une pellicule qui recouvre ces arbres, qu’une peau.
Plus qu’un détail technique, la numérisation des images et leur manipulation permettent d’aller, en restant dans le champ de la représentation, à cette limite infranchissable entre ces deux instants où une image se forme, prend corps et où le corps se moule dans une image.

 

Thomas Maisonnasse
septembre 2011

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